Nicolas Lebeau
Would you wear my eyes?
26 févr. - 4 avr. 2026
Mennour, 5 rue du Pont de Lodi

Herses anti-intrusion aux pics acérés, dispositifs de dispersion sonore encagés et autres bouquets de caméras de surveillance : voilà de quoi est désormais composée la grammaire ornementale qui soutient le gris des grandes villes, qu’on rêve pourtant vertes et paisibles.
Il fut un temps où la ville demandait un soin, et l’on voyait, la nuit et dans la brume, l’affairement poétique de quelques hommes là pour allumer des lampadaires. Il est désormais un temps – le temps présent – où la gestion de la ville s’est automatisée, au point que l’individu, ses désirs et ses gestes le répugnent. Chacun est suspect, et peut-être donc coupable.
Le réel s’est brutalisé, refroidi, et Nicolas Lebeau fait son affaire d’élaborer un antidote à la gangrène. Face au constat que le visible et l’image, a fortiori la photographie, sont intimement liés au pouvoir et à la prédation, il opte pour des pratiques d’altération du visible et de son contrôle. La concrétisation du désir d’un monde transparent (1) et entièrement objectivisé par l’Œil absolu de l’État, qui éclaire tout pour mieux savoir, s’est accélérée. Il n’est plus exclu, et donc plus illégitime, d’imaginer que tôt ou tard, occuper l’espace public sans être en mouvement puisse constituer une infraction, si ce n’est une effraction, pour que dominent les mots d’ordre de la dispersion et de la séparation. Règne ainsi une ambiance de chasse à l’homme qui, loin de se jouer dans le tissu complexe de quelque jungle, s’infiltre dans les venelles les plus sombres de l’espace urbain. Nicolas Lebeau nous en rappelle la violence en impliquant dans son vocabulaire plastique les moyens d’une telle chasse, jusqu’à produire, avec la complicité de la musicienne Paola Avilés, une pièce sonore évoquant les appareils Mosquito, dont le son semblable à celui d’un nuisible volant est censé disperser les oreilles adolescentes en contexte de violences urbaines (2).
Il nous rappelle aussi qu’une telle emprise ne peut être freinée qu’en élaborant les formes plastiques d’une dissidence vis-à-vis de l’ordre dominant. D’où une œuvre qui s’exprime entre « dévoilement et occultation », faisant le choix de la « valeur refuge de l’opacité », pour le dire en des termes qui sont les siens (3). Sur des imprimantes trafiquées – piratées, pour ainsi dire –, il tire ses photographies défectueuses réalisées entre la France et le Brésil, dont la matière détériorée indique déjà une possibilité pratique de résistance aux dispositifs de contrôle et de surveillance. Les figures et les scènes qui les occupent évoquent des existences fragilisées, impropres à la clarté qu’exige le gouvernement des vivants et vivant dans l’ombre de ses plis : ouvriers clandestins, immigrés brésiliens à Paris, jeunes désœuvrés… Elles sont comme parasitées par d’autres images qui viennent se lover dans la protection qu’elles offrent, récoltées cette fois sur des canaux Telegram, qui recèlent une archive globale des conflits et des luttes produites par celles et ceux qui les vivent et les font vivre avant qu’elles n’atteignent des régions plus ouvertes du visible et deviennent publiques. Ces « images pauvres (4)», produites ou réemployées par Nicolas Lebeau, tirent en tout cas leur force de leur faille : c’est parce qu’elles sont dégradées qu’elles résistent aux impératifs de la lisibilité. C’est parce qu’elles sont légères, « pauvres » en données, qu’elles circulent amplement pour opposer un contre-récit à celui, dominant, des médias. Et quand Nicolas Lebeau les suspend à des rails d’acier ou les fait flotter dans des caissons en plexiglas pour en faire des pièces sculpturales, leur ancrage et leur poids assurent qu’elles échappent à l’« œil-qui-voit-tout (5) » de l’espace urbain.
Parce que « les images ont besoin les unes des autres », comme l’écrit l’artiste, pour se défendre de ce que Christian Phéline appelait les « images accusatrices (6) », elles cohabitent avec deux autres ensembles : l’un, à sa manière, rejoue les conditions de l’illisibilité, rassemblant des images passées dans un logiciel de traitement de données qui en ébranle le code source et cernées d’un vinyle camouflage ; l’autre, libre de toute altération, se compose de petits formats produits dans des moments de louanges auprès d’une communauté religieuse guidée par un ami pasteur brésilien, comme un « non » répété en écho, à l’envi et à l’infini à la surveillance et aux ordres du profane.
Nicolas Lebeau choisit ainsi le refuge du sacré face au langage outrageusement profane de la surveillance et de la quantification ; la lenteur, la déperdition, la fragilité contre les injonctions productivistes ; les vies à la dérive pour échapper aux voies réglées de la technocratie. C’est là, comme il l’estime, que sont peut-être produits les « anticorps » et que se manifeste un « processus immunitaire » contre la violence du contrôle. Et il pose une question : est-ce que les dispositifs de contrôle protègent du danger, ou est-ce qu’ils l’inventent et le nourrissent ?
— Guillaume Blanc-Marianne
(1) Voir : Emmanuel Alloa, Yves Citton, « Tyrannies de la transparence », Multitudes, 2018, vol. 4, n°73, p. 47-54.
(2) Sur l’usage de la violence sonore, voir : Juliette Volcler, Le son comme arme. Les usages policiers et militaires du son, Paris, La Découverte, 2011.
(3) Nicolas Lebeau, note de préparation de l’exposition, inédit, 2026.
(4) Selon l’expression consacrée par Hito Steyerl : « In Defense of the Poor Image », e-flux.com, janvier 2009, en ligne.
(5) Grégore Chamayou, Théorie du drone, Paris, La Fabrique, 2013, p. 57.
(6) Christian Phéline, L’Image accusatrice, Paris, Les Cahiers de la photographie, n°17, 1985.

Nicolas Lebeau
Né en 1992 à Paris, France
Vit et travaille entre Paris et Rio de Janeiro













































