Jean Degottex

Au-delà du signe (1957-1964)

Curated by Christian Alandete

5 mars - 4 avr. 2026

Mennour, 28 avenue Matignon

Au tournant des années 1950-1960, l’œuvre de Jean Degottex s’organise autour d’une interrogation radicale du signe, envisagé non comme véhicule d’un message mais comme motif plastique.

 Après des débuts marqués par un expressionnisme abstrait proche de la gestualité lyrique d’après-guerre, Degottex opère un resserrement décisif : le tableau cesse d’être le lieu d’un déploiement émotionnel pour devenir le champ d’une expérience du trait, du rythme et du vide.
Cette mutation s’inscrit dans le contexte d’une abstraction travail-lée par la question de l’écriture, en France par des artistes comme Georges Mathieu ou Henri Michaux et aux États-Unis par Cy Twombly. Mais là où Mathieu exalte la fulgurance calligraphique, où Michaux invente des alphabets intérieurs, où Twombly oscille entre le graffiti et le gribouillage, Degottex choisit une voie plus dépouillée, presque ascétique. Le signe, chez lui, ne renvoie à aucune langue constituée ; il ne transcrit rien, n’illustre rien. Il advient.

Les séries des années 1957-1964 — souvent désignées par des titres évoquant la ligne, le souffle, le fragment — témoignent d’un intérêt croissant pour les écritures extrême-orientales, sans jamais tomber dans l’imitation formelle. Comme nombre d’artistes de sa génération, Degottex regarde du côté de la calligraphie japonaise et chinoise, sensible à l’unité du geste et de l’esprit qu’elle suppose. Toutefois, son rapport à l’Extrême-Orient est moins iconographique que structurel : il s’agit d’intégrer la notion de vide actif, de tension entre plein et délié, de temporalité inscrite dans le tracé même. Le signe degottexien est ainsi à la fois trace et effacement. Tracé à l’encre ou à l’huile fortement diluée, gratté dans la matière picturale, il semble parfois frôler la disparition, comme si la peinture se retirait au moment même où elle apparaît. Le fond n’est plus un simple support mais un espace de résonance. La réserve agit, elle contient le geste. Le tableau devient surface d’inscription minimale, silencieuse. À cet égard, son travail dialogue avec certaines préoccupations contemporaines de la poésie et de la philosophie — la mise en crise du langage, l’attention au vide, au silence, à l’effacement de l’auteur. Le signe n’est plus porteur de signification stable ; il est vibration, rythme, souffle. Il relève d’une expérience méditative du temps.

 

— Christian Alandete, commissaire de l’exposition