François Morellet & Sophie Taeuber-Arp

Au hasard

Commissariat par Christian Alandete

9 avr. - 30 mai 2026

Mennour, 47 rue Saint-André-des-Arts

Sophie Taeuber-Arp ©️W. Morell Mask King Tape, 1985 ©️ Archives François Morellet

 

Cette exposition est en collaboration avec la Fondation Arp-Taeuber, Clamart

 

La rencontre entre les œuvres de Sophie Taeuber-Arp (1889-1943) et de François Morellet (1926-2016) révèle une histoire parallèle de l’abstraction géométrique, dans laquelle la rigueur de la forme dialogue avec l’imprévisibilité du hasard.

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 Si plusieurs décennies séparent leurs pratiques, une même question traverse leurs œuvres : comment introduire une part d’indétermination dans un langage fondé sur l’ordre, la mesure et la répétition ?


Entre les années 1910 et 1920, Taeuber-Arp développe une œuvre où la géométrie se déploie avec une étonnante liberté, d’abord dans le contexte du mouvement Dada puis de celui de l’art concret porté par Theo van Doesburg qu’elle invite avec Hans Arp à participer à sa commande pour le foyer-bar de l’Aubette. Ses compositions de cercles, de carrés ou de lignes semblent obéir à une logique interne, mais échappent à toute rigidité systématique. L’artiste y introduit des décalages, des rythmes irréguliers, des équilibres instables qui donnent à la géométrie une dimension presque organique. Chez elle, la grille n’est jamais une contrainte : elle devient un terrain de jeu où la variation et la spontanéité modulent l’ordre abstrait.

C’est sous l’influence décisive des expérimentations pionnières de Taeuber-Arp que Morellet élaborera ses propres règles du jeu, abandonnant définitivement la figuration avec laquelle il avait débuté sa carrière à la fin des années 1940. Bien qu’associé aux recherches de l’abstraction géométrique, il cherche alors des moyens de perturber la logique trop parfaite du système en introduisant dans ses œuvres des procédures aléatoires : tirages au sort ou règles arbitraires qui déterminent l’organisation des lignes, des courbes et des grilles.


Ce recours au hasard, loin d’entrer en contradiction avec la rigueur géométrique, en devient le moteur. Chez Morellet, la règle est fixée à l’avance, mais son application produit des résultats imprévisibles, des « accidents » généré par un hasard programmé plutôt que par «  la subjectivité des caprices de l’artiste ». Dans cette perspective, l’œuvre de Sophie Taeuber-Arp apparaît comme une préfiguration essentielle. Là où elle introduisait intuitivement des variations sensibles dans la structure géométrique, Morellet systématise ce principe en confiant certaines décisions au hasard lui-même. L’une et l’autre déplacent ainsi l’abstraction géométrique d’un modèle d’ordre absolu vers un champ d’expérimentation où la règle et l’aléa coexistent. L’une et l’autre déjouent les hiérarchies traditionnelles de l’art intégrant le hasard comme une stratégie de subversion, leur travail relevant à la fois de l’expérimentation formelle et d’un refus absolu des conventions académiques. Cette filiation révèle que l’abstraction, loin d’être un langage froid ou strictement rationnel, peut accueillir l’imprévu, l’instabilité et le jeu, rappelant que derrière toute règle subsiste toujours la possibilité de son détournement.

 

— Christian Alandete, commissaire de l’exposition