Amine Habki
Please mind the gap
3 sept. - 3 oct. 2026
Mennour, 5 rue du Pont de Lodi

« Prenez garde à l'intervalle entre le marchepied et le quai », « Éloignez-vous de la bordure du quai ». Familières, ces injonctions retentissent mécaniquement dans les transports en commun, assimilant la distanciation à une forme de protection des corps.
Derrière la mise en garde et l'avertissement du danger se décrète une séparation physique : le vide est bel et bien existant et l'écart irréductible. Pour sa première exposition personnelle à la galerie Mennour, Amine Habki emprunte un titre à la signalétique du subway new-yorkais ou underground londonien pour penser le déplacement, tant dans sa dimension tangible que contemplative. Le titre « Please Mind the Gap » vient d'un poème écrit par l'artiste, dans lequel il demande à respecter la limite de nos corps, et par extension de nos intimités, puis — de fil en aiguille dira-t-on — de conscientiser le fossé creusé par la pluralité de nos vécus, la divergence de nos luttes, et la disparité de nos privilèges. Ses œuvres interrogent la manière dont nos corps habitent collectivement les espaces d'interstices et comment l'itinérance compose nos cartographies affectives.
La route occupe une place essentielle dans la pratique d'Amine Habki car elle signifie la possibilité d'une évasion. Évocatrice de souvenirs d'enfance, de fugue ou d'échappatoire, elle cristallise l'état d'entre-deux, ce non-lieu intermédiaire où l'édification d'imaginaires alternatifs se déploie à l'infini. Ayant grandi à Cergy en banlieue parisienne, le RER a tenu un rôle principal dans la construction de l'artiste, comme le décor de son voyage initiatique ou la scène du théâtre de son quotidien. Reliant le centre à la périphérie, et desservant chaque territoire en lisière comme une zone de transition, ce réseau ferré contient l'archive vivante d'une multitude de récits intimes, aussi bien vécus que fantasmés. Comme le site internet Queering the map qui répertorie des souvenirs de rencontres anonymes de la communauté queer de par le monde, le RER est vecteur de jeux de regards et de tensions, de possibilités nouvelles et de songes. Pour Amine Habki, tisser ses broderies revient à naviguer les méandres de nos mémoires : chaque arrêt contient le souvenir d'un désir charnel ou l'espoir d'une ambition, comme une escale dans la construction de nos premiers amours et de nos premiers exploits.
Les personnages d'Amine Habki ne traversent ni vents ni marées, seulement quelques stations de RER ou bornes de périphérique. L'imaginaire occidental s'est pourtant façonné par des mythes d'exploration de l'Orient, de conquêtes insatiables et de croisades homériques. Dans la pensée coloniale, la terre étrangère reste toujours à conquérir, autant sur le territoire que dans la psyché. Les peintres orientalistes ont su capturer la quintessence du fantasme de l'Orient, berceau de projections toujours plus exotisantes. Voyager s'est vu devenir synonyme de dominer, et explorer, reprendre le contrôle de la narration. Amine Habki renverse ce traitement de représentation en mettant en scène des hommes à l'allure familière, sortes d'avatars métissés des visages de ses proches, d'inconnus aperçus en scrollant sur Instagram ou en étudiant l'iconographie persane. En distanciant ses sujets de toute identité fixe et reconnaissable, il cherche à leur attribuer une reconnaissance plurielle et indéterminée, en offrant la possibilité d'y reconnaître le visage d'un ami, d'un frère ou d'un amant.
Pour Amine Habki, il ne s'agit donc pas de raconter des épopées victorieuses mais plutôt des odyssées de l'ordinaire, intimes et silencieuses. Faisant écho au mythe d'Icare, les sculptures forgées des hommes-papillons rappellent que si la navigation est libre, elle est limitée. Les personnages sont moins des conquérants que des passagers se laissant tendrement porter par leurs pensées et habités par un ailleurs, sur fond de ciels crépusculaires inspirés de ceux de Caspar David Friedrich. Le déplacement se range ainsi du côté de la passivité douce et de la contemplation : dans le dépaysement, il s'agit de se réinventer une appartenance et sur la carte, de retracer non pas nos terrains conquis mais les aléas de notre désir toujours naissant.
— Megan Macnaughton

Amine Habki
Né en 2000 à Nantes, France
Vit et travaille à Paris, France















































