Brooklin A. Soumahoro

Let there be

13 oct. - 5 déc. 2026

Mennour, 47 rue Saint-André-des-Arts

Sur quels mondes les Windows de Brooklin A. Soumahoro ouvrent-elles ? 

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De prime abord, les abstractions géométriques réunies dans l’exposition semblent convier le regard à une expérience tout à la fois optique et chromatique. Chaque toile procède d’un agencement complexe, fondé sur la répétition et la combinaison de motifs triangulaires selon un système propre à chacune. Le triangle en constitue l’unité élémentaire, le module à partir duquel s’élabore l’ensemble de la composition. Cette organisation est l’aboutissement d’un long travail préparatoire. Au crayon, Soumahoro construit des trames géométriques, dont il règle les proportions selon des calculs mathématiques précis, avant d’en explorer les multiples possibilités d’agencement. De cette discipline minutieuse naît pourtant un état d’instabilité que l’artiste désigne comme « perfect unbalance ». C’est au point où l’ordonnancement le plus rigoureux semble basculer dans l’instabilité que commence véritablement l’expérience de la peinture de Soumahoro. Le regard ne parcourt plus la surface de l’œuvre, il franchit le portail qu’elle lui propose pour s’engager dans ses profondeurs. Cette dilatation de l’espace pictural, portée par la convergence des multiples lignes et par la répétition du motif, se trouve encore accrue par les contrastes chromatiques, qui en décuplent l’intensité perceptive. Avec ces tableaux, la poétique de l’instabilité trouve la plus superlative des manifestations : la couleur et les formes se mettent en mouvement. Si, à distance, le tableau semble obéir à une symétrie parfaite, l’attention portée à certains détails, notamment d’infimes ruptures dans la répétition des formes, en révèle les dérèglements. La géométrie cesse alors d’apparaître comme un principe de stabilité pour devenir l’instrument d’une perturbation perceptive. En outre, cette peinture obéit à une double logique, à la fois centrifuge et centripète. Tandis que la composition semble se déployer au-delà de ses propres limites, l’organisation des formes autour d’un point central imprime au regard un mouvement inverse : l’espace se resserre, se creuse et devient abîme, comme si la peinture cherchait à s’arracher à l’autorité de la surface. Ce vertigineux kaléidoscope, qui fait du tableau un dispositif d’oscillation constante entre plusieurs régimes spatiaux, en quête d’une quatrième dimension, rappelle la pensée des artistes américains du Park Place Gallery Group (1962-1967) qui « ont recherché dans leur travail un cosmos modelé d’après Einstein ». En outre, devant les toiles de Soumahoro, qui associe chaque couleur à une note de musique, faisant de ces ensembles à la remarquable richesse chromatique de véritables symphonies picturales, on songe à la séquence du Stargate dans 2001, l’Odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick, épiphanie chromatique portée par la musique de György Ligeti qui fait « scintiller l’orchestre de couleurs irisées ». Si la peinture de Soumahoro joue avec l’espace, elle engage également une temporalité. Sensible à la distance du regard, elle ne se livre jamais d’un seul coup. La couleur ne déploie toute la complexité de ses effets qu’à travers une expérience active, fondée sur la mobilité du regard, du corps et la durée de la perception. À mesure que l’on s’approche du tableau, un autre régime pictural se fait jour. Si, à distance, la composition géométrique s’impose comme une pure image, la proximité en révèle progressivement la matérialité picturale : des milliers de touches, réalisées à l’aide de deux pinceaux d’une infime largeur de 1 à 3 millimètres deviennent perceptibles à la surface du tableau, symbole d’une peinture qui s’exprime et se montre comme telle. Le geste n’y vient pas contredire le système, il en constitue la condition matérielle. La peinture ne choisit ainsi ni entre système et geste, ni entre image et matière, ni entre surface et profondeur, elle maintient ces différents régimes dans une tension active. C’est en cela que la peinture de Soumahoro contribue à renouveler l’héritage de l’abstraction géométrique. En effet, la géométrie n’y organise plus seulement la composition, elle produit une instabilité qui se déploie dans l’espace et le temps, au gré des déplacements du corps, tandis que la matérialité ne vient pas dissoudre la rigueur géométrique, elle en intensifie au contraire les effets perceptifs. C’est dans cette coexistence unique du calcul et du geste que les Windows réinventent les possibilités de l’abstraction géométrique. Elles nous invitent ainsi à une singulière expérience, voir avec le corps tout entier, et ne révèlent ainsi leur potentiel qu’à la faveur d’une expérience kinesthésique du spectateur. Pour reprendre les mots de l’historien de l’art Alexander Alberro, « plus les œuvres mettent en jeu le système nerveux du spectateur, plus elles sont égalitaires ». Les Windows de Soumahoro ouvrent ainsi un espace d’expérience commun, dont l’intensité demeure pourtant unique pour celui qui s’y engage. Le titre de l’exposition « Let There Be » [Laissez advenir] apparaît dès lors comme le programme même de cette peinture : laisser advenir, au cœur du système le plus rigoureux, la possibilité de son débordement. C’est dans cette puissante tension, ce « perfect unbalance » — entre ordre et dérèglement, rigueur et brouillage perceptif — que Soumahoro déplace aujourd’hui résolument les coordonnées de l’abstraction géométrique.

 

— Marjolaine Lévy